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Formation à la recherche 3

  • ECTS

    6 crédits

  • Code Apogée

    2MDRU33

  • Composante(s)

    UFR Humanités

  • Période de l'année

    Semestre 2

Description

« Maux et mots. Penser, écrire, représenter la maladie »
Organisation : V. Giacomotto-Charra et A. Vintenon


Dans le prologue du Décaméron de Boccace, la grande peste de Florence, (1348), qui décime la cité et suspend toutes ses lois, est combattue par des fictions : quelques rescapés se retirent à la campagne et se racontent des histoires, pour renouer avec la légèreté et la vie d’avant l’épidémie. Ce texte, très souvent imité à la Renaissance, a connu une actualité nouvelle avec l’épidémie de Covid-19 et l’expérience des confinements : il théorise en effet l’efficacité thérapeutique du récit, qui dissipe la mélancolie en conjurant la peur de la mort et de la maladie. Un peu plus tard, Rabelais met en scène, dans le prologue de Pantagruel, l’effet consolateur des Chroniques de Gargantua sur les « pauvres verolez et goutteux » soumis à de douloureuses cures au mercure. Sa propre écriture met d’ailleurs souvent à distance les maux du corps, en les stylisant à l’extrême ou en exagérant leurs difformités, de façon à faire naître le rire, tout en jouant avec une connaissance anatomique et thérapeutique savante, qui vient enrichir le lexique français.
Face à la maladie, cependant, la littérature est bien plus qu’un divertissement. Elle peut, au moyen de figures ou par l’usage du récit à la première personne, exprimer pour soi-même (comme Montaigne dans son Journal de voyage) et transmettre à autrui l’intensité de la douleur ou le sentiment d’aliénation du malade qui sent son corps changer. Elle peut également tenter de donner du sens à la maladie, par la mise en mots ou la mise en récit (un poème ou un récit sur la maladie ne disent pas la même chose), et ainsi par exemple la transformer en une épreuve transformatrice, voire de perfectionnement de soi-même ; ou au contraire mettre en scène l’échec de toute tentative de rationalisation morale ou théologique de la maladie. Ainsi, la célèbre scène de l’agonie de l’enfant, dans La Peste de Camus, fait
apparaître le profond arbitraire d’un fléau qui frappe aveuglément.
La représentation (littéraire, mais aussi filmique) peut aussi modifier la perception sociale de la maladie en faisant entendre la voix de malades décriés ou invisibilisés, qu’il s’agisse des vérolés (comme Ulrich von Hutten, qui témoigne de sa condition dans La Vérole et le remède du gaïac), des premières victimes du sida (Hervé Guibert, À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie ;
Le Protocole compassionnel), ou encore des victimes de pollutions chimiques, dont la quête de justice est presque devenue un sous-genre du cinéma contemporain (d’Erin Brockovich de Steven Soderbergh à Dark waters de Todd Haynes).
Par sa capacité à susciter l’empathie et l’identification et à faire ressentir les émotions intenses qui interviennent lors du parcours thérapeutique, mais aussi à raconter et ainsi à mettre en ordre(voir aussi Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne), la littérature constitue un précieux complément au discours clinique, et son apport peut parfois, aujourd’hui, être intégré à la formation des futurs médecins : les travaux de Rita Charon, notamment son ouvrage sur la Médecine narrative (2006, 2015 pour la traduction française), ont montré comment les récits de patients et soignants permettaient d’améliorer les protocoles thérapeutiques en prenant davantage en compte l’individu. La médecine universitaire elle-même redécouvre aujourd’hui les vertus de la littérature et de la mise en récit et enseigne ce qu’on appelle les « humanités médicales », faisant par là place à la subjectivité du malade et pas seulement à l’objectivité des symptômes.
Mais plus largement, le thème de la maladie transcende les frontières entre discours scientifiques et textes littéraires : les grands médecins antiques (Hippocrate, Galien) sont souvent loués pour des compétences qu’ils partagent avec l’homme de lettres : clarté dans l’explication des causes et des symptômes de la maladie, précision dans la description (qui peut être rendue plus visuelle par l’usage de figures de style, notamment de comparaisons), qualité de l’argumentation et des formules dans les polémiques médicales… Le XVIe siècle est en particulier un siècle qui voit se multiplier récits de cas et récits de cure. Certains s’essaient
même à l’écriture poétique de la maladie pour toucher un public plus large que celui des médecins : c’est le cas par exemple du médecin italien Fracastor, auteur de la Syphilis (1530), pour qui la violence de cette maladie nouvelle justifie qu’on en parle par le biais de la poésie épique, ou de René Bretonnayau, qui n’hésite pas, dans son Esculape (1583) à mettre la musique du vers au service de maux honteux, comme les hémorroïdes.
Ce séminaire souhaite mettre l’accent sur la porosité des frontières entre représentation littéraire et discours savant sur la maladie, ainsi que sur les pouvoirs de la littérature, qui agit elle-même comme un élément de soin pour soi ou pour les autres. Il abordera des textes littéraires et savants d’époques diverses (avec un intérêt particulier pour la période de la Renaissance), sans négliger les autres supports (notamment picturaux et filmiques) sur lesquels peut intervenir la représentation de la maladie.
Le séminaire reposera sur l’invitation de chercheurs spécialistes de diverses périodes et disciplines. Le programme précis des séances sera communiqué au cours du semestre d’automne.

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Contrôle des connaissances

Régime général : Devoir sur table en 4 heures + présentation orale d’un invité.
Régime dispensé : rapport/dossier avec soutenance. Prendre impérativement contact avec les enseignantes responsables au cours des deux premières semaines du semestre. Seul un travail de lecture personnel important permet de compenser l’absence au séminaire, il convient donc de fixer les modalités du travail dès le début du semestre. Aucune évaluation ne sera possible sans respect stricte de cette consigne.

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Bibliographie

Premières pistes bibliographiques :
Ouvrages critiques généraux :
ANTOLIN-PIRÈS, Pascale et PAOLI Marie-Lise, Dire les maux. Littérature et maladie, Pessac, Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine, 2015.
BRODZIAK, Sylvie et PETITJEAN Anne-Marie, La Littérature stéthoscope, Paris, Le Manuscrit, 2024.
CARLINO Andrea, WENGER Alexandre, Littérature et médecine : approches et perspectives (XVIe XIXe siècles), Genève, Droz, 2008.
CHARON, Rita, Médecine narrative : rendre hommage aux histoires de maladies, traduit de l’anglais sous la direction du Dr Anne Fourreau, Sipayat, 2015.
GALTIER, Brigitte (dir.), Peser les mots. Littératures et médecine, Limoges, Lambert-Lucas, 2008.
GRISI, Stéphane, Dans l’Intimité des maladies. De Montaigne à Hervé Guibert, Paris, Desclée de Brouwer, coll. « Intelligence du corps », 1996.
MILEWSKI, Valéria et RINCK Fanny (dir.), Récits de soi face à la maladie grave, Limoges, Lambert- Lucas, 2014.
STAROBINSKI, Jean, Le Corps et ses raisons, Paris, Seuil, 2020.
SONTAG, Susan, La maladie comme métaphore ; Le sida comme métaphore, trad. Marie-France de Paloméra et Brice Matthieussent, Paris, Christian Bourgeois, 2021.
Pour la Renaissance :
BAYLE, Ariane, Soigner et raconter au XVIe siècle. Écriture de soi et récit de cure chez Leonardo Fioravanti et Ambroise Paré, Genève, Droz, 2026.
BAYLE, Ariane et GAUVIN Brigitte, Le Siècle des vérolés. La Renaissance européenne face à la syphilis, Grenoble, Jérôme Millon, 2019.
HEITSCH Dorothea, Writing as Medication in Early Modern France: Literary Consciousness and Medical Culture, Heidelberg, Universitätsverlag Winter Heidelberg, 2017.
HOBART, Brenton, Le Discours sur la peste : autorités, expériences, expérimentations sous l’Ancien Régime, Paris, Classiques Garnier, 2025.
KOBLE, Nathalie, Décamérez ! Des nouvelles de Boccace, Paris, Macula, 2021.
LAUBNER, Jérôme, Vénus malade : représentations de la vérole et des vérolés dans les discours littéraires et médicaux en France (1495-1633), Genève, Droz, 2023/
MONTAGNE, Véronique, Médecine et rhétorique à la Renaissance : le cas de traité de peste en langue vernaculaire, Paris, Classiques Garnier, 2017

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