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Esthétique

  • ECTS

    6 crédits

  • Code Apogée

    1MEAU4

  • Composante(s)

    UFR Humanités

  • Période de l'année

    Automne

Description

L’esthétique minérale de Roger Caillois

Marina Seretti

Les pierres brutes apparaissent à bien des égards comme des objets pauvres et insignifiants : informes et dénuées de vie, elles sont « sans monde » pour Heidegger. Dans de nombreuses cultures, les pierres font pourtant l’objet d’une intense valorisation, d’ordre non seulement esthétique mais aussi spirituel et métaphysique, au point d’être parfois dotées de capacité d’agir (agency), par contact ou à distance, ainsi que du pouvoir de croître, d’engendrer et de se mouvoir. Or cette fascination pour les pierres ne concerne pas seulement les cultures pré-modernes et non-occidentales. Dans l’Occident moderne des avant-gardes à nos jours, on la trouve au cœur des débats esthétiques visant à liquider les catégories traditionnelles d’art et de culture au profit du primitif, du brut, de la « Nature » ou de l’environnement. En témoigne, au premier chef, l’œuvre du dernier Caillois qui, au sortir de la seconde guerre mondiale et jusqu’à sa mort en 1978, fait une large place au règne minéral dans ce qu’il appelle son Esthétique généralisée (1970).

Selon cet essayiste inclassable (ancien compagnon de route des surréalistes et cofondateur du Collègue de Sociologie) en effet, les pierres à images, les cristaux et autres cailloux ne sont pas seulement dignes d’attention esthétique mais aptes à déchirer le tissu, pourtant infrangible, des lois naturelles par un effet de rupture qu’il nomme « fantastique naturel ». À ce titre, les pierres constituent des objets d’étude à géométrie variable, qui traversent les champs disciplinaires des sciences humaines et des sciences « dures ». Elles impliquent une méthode transversale – celle des « sciences diagonales » – qui emprunte aux différents régimes du savoir occidental et transgresse les partages traditionnels. Insituables, les pierres de Caillois sèment le trouble parmi les distinctions de l’inerte et du vivant, de l’art et de la nature, de la matière et de la forme, de l’ordre et du désordre, du sacré et du profane, du réel et de l’imaginaire. Les problèmes qu’elles posent ne sont en ce sens jamais purement esthétiques mais aussi d’ordre anthropologique, scientifique et métaphysique.

En les contemplant à l’aune de leur démesure temporelle, comme des archives du temps profond, Caillois nous invite à un double-jeu paradoxal : maintenir le point de vue du spectateur et désanthropiser l’esthétique en généralisant la catégorie du beau aux productions de formes non-humaines. Or l’immémoriale beauté des pierres n’est pas une simple figure de style aux yeux de Caillois, mais une thèse philosophique à part entière. Si la beauté des pierres surplombe par avance tous les prestiges de l’art humain, c’est parce qu’elle trouve place dans un monisme matérialiste où le point de vue humain porte témoignage des formes naturelles auxquelles il appartient. Dans cette perspective, Caillois travaille à la formulation d’une théorie non-représentationnelle et non-intentionnelle de l’image qui intègre les productions naturelles, en particulier le mimétisme animal et l’accident minéral.

C’est cette thèse naturaliste forte que Caillois entend défendre jusque dans ses derniers essais, où il interroge le lien entre les pierres et l’imagination, et plus largement le problème de l’émergence de la vie à partir d’une matière jugée « brute », inerte et sans forme. C’est encore cette thèse moniste qui le conduit à faire des pierres des « supports d’extase » ou d’« exercice spirituel » dont la figure sans doute la plus aboutie est celle du memento mori porté à l’échelle de l’espèce humaine, donnant lieu à l’obsessive évocation de la fin du monde. Le discours scientifique ou para-scientifique cède alors la place à une écriture poétique aux dimensions à la fois morales, mystiques et métaphysiques.

Le séminaire examinera les différents aspects de cette thèse en l’inscrivant dans l’histoire des idées et le débat contemporain au sujet du naturalisme et de l’esthétique environnementale.

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Heures d'enseignement

  • Esthétique - TDTravaux Dirigés12h
  • Esthétique - CMCours Magistral12h

Bibliographie

Ouvrages de Caillois sur les pierres :

  • Caillois, Roger, Œuvres, Paris, Gallimard (Quarto), 2008 : en particulier Esthétique généralisée (1962), Pierres (1966), L’Écriture des pierres [extraits] (1970), La Dissymétrie (1975), Le Fleuve Alphée et Trois leçons des Ténèbres (1978).
    • La collection de Caillois, conservée au Muséum d’Histoire Naturel, est partiellement reproduite dans La Lecture des pierres, publiée aux éditions Xavier Barral (2014) qui réunit trois textes de Caillois (Pierres, L’Écriture des pierres, Agates paradoxales). Voir également Roger Caillois, Pierres anagogiques, édition critique et photographies de François Farges, Paris, Gallimard / L’École des Arts Joailliers, 2025.

Bibliographie secondaire sur Caillois et les pierres :

  • BARBARAS, Renaud, L’Appartenance, Vers une cosmologie phénoménologique, Louvain-La-Neuve, Peeters, 2019, en particulier le chapitre 2 sur « les trois sens de l’appartenance » (Caillois, Bailly, Bergson, Merleau-Ponty, Husserl).
  • GOURIO, Anne, Chants de pierre, Grenoble, Ellug, 2005, notamment l’étude comparée de Caillois et Gaspar, p. 349-405.
  •  HOLLIER, Denis, Le Collège de Sociologie (1937-1939), Paris, Gallimard, 1995 ; Les dépossédés (Bataille, Caillois, Leiris, Malraux, Sartre), Paris, Minuit, 1993.
  • JENNY, Laurent (dir.), Roger Caillois, la pensée ensauvagée, Belin, Paris, 1992 ; « Roger Caillois : esthétique généralisée ou esthétique fantôme ? », Littérature, n°85: Forme, difforme, informe, 1992, p. 59-73.
  • MARGANTIN, Laurent, « Approche de la pensée lyrique de Roger Caillois », Littérature, n°120 : Poésie et philosophie, 2000, p. 74-88.
  • PANOFF, Michel, Roger Caillois et Lévi-Strauss, Paris, Payot & Rivages, 1993.
  • Roberts, Donna, « Myth, Insects, and Surrealism : the Influence of Henri Bergson on the Writings of Roger Caillois », Bergsoniana, n° 4: Reflection, Creation and Modern Science, 2024.
  • STAROBINSKI, Jean, « Saturne au ciel des pierres », in L’Encre de la mélancolie, Paris, Seuil, 1990, p. 619-633.
  • SZENDY, Peter, Pour une écologie des images, Paris, Minuit, 2021, en particulier p. 50-55 sur Caillois et p. 66-71 sur Bataille.

Autres ouvrages d’art, de philosophie et d’anthropologie sur les pierres :

  • ABBOU, Malek & FRANÇOIS, Rebecca (dir.), Le précieux pouvoir des pierres, Milano, Silvana Editoriale / Nice, MAMAC, 2016.
  • ADDEL, Nicolas, CHARLIER ZEINEDDINE, Laurence et COUPAYE, Ludovic (dir.), Technique & Culture n°79 : Suivre les pierres, Paris, Éditions de l’EHESS, 2024.
  • BAILLY, Jean-Christophe, « Souveraineté des pierres » in Être pierre (dir. Noëlle Chabert), Paris, Musée Zadkine / Éditions Paris Musées, 2017.
  • BALTRUSAITIS, Jurgis, « Pierres imagées », dans Aberrations, Essai sur la légende des formes (1983), tome 1 des Perspectives dépravées, Paris, Flammarion, 1995.
  • FLUBACHER, Christophe, MENZ, Cäsar & FAVRE, Maïlis (dir.), Romantisme, Mélancolie des pierres, Lausanne, Favre, 2015.
  • GALOPPIN, Thomas & GUILLAUME-PEY, Cécile (dir.), Ce que peuvent les pierres. Vie et puissance des matières lithiques entre rites et savoirs, Liège, Presses universitaires de Liège, 2021.
  • GLAUDES, Pierre & VASAK, Anouchka (dir.), « Avoir une âme pour les pierres ». Arts, sciences et minéralité du tournant des Lumières au crépuscule du Romantisme, Rennes, P. U. R., 2024.
  • LOISY, Jean (de) & STOURDZE, Sam (dir.), Histoires de pierres, Villa Médicis / Delpire & co, 2023.
  • MARGANTIN, Laurent, « Des galets du Lot à la pierre infinie. André Breton et la « minéralogie visionnaire » de Novalis », La Revue des Ressources (en ligne), 2008.
  • SARTRE, Jean-Paul, « L’homme et les choses », Critiques littéraires (Situations I), Paris, Gallimard, 1947, p. 226-270 (sur la « pétrification » dans Le parti pris des choses de Francis Ponge).
  • SCHEFER, Olivier, « Pierres de rêve : la minéralogie visionnaire », in Résonances du romantisme, Bruxelles, La Lettre volée, 2005, p. 87-98.
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Compétences acquises

Compétences

Niveau d'acquisition

Bloc de compétences disciplinaires046 Approfondir ses connaissances, développer ses capacités argumentatives, et s'initier à la recherche dans le domaine concernéx