ECTS
7 crédits
Code Apogée
1MEAU3
Composante(s)
UFR Humanités
Période de l'année
Automne
Description
L’intitulé : Les destins du sensible : critique du logocentrisme dans la philosophie française du 20e siècle
Le résumé
La question du sensible est souvent abordée à partir du rapport que le sujet entretient avec le monde. Dans la tradition philosophique, ce rapport est principalement pensé comme un rapport de connaissance : le monde apparaît comme l'objet d'un sujet qui cherche à le connaître. Une structure d'opposition s'installe alors entre le sujet et l'objet, le moi et le monde, celui qui connaît et ce qui est connu. Le problème philosophique devient celui des conditions d'accès à un objet qui résiste à la connaissance : le monde sensible est fermé, mystérieux, opaque. Il est changeant, insaisissable. Il ne se laisse pas percer par le regard du sujet, il ne s’ouvre pas à la connaissance. C’est pourquoi le caractère sensible de l’objet aussi bien que la sensibilité du sujet sont remis en cause : ce qui s’offre aux sens ne paraît pas fiable. Pour connaître le monde, il faudrait en saisir l’aspect profond. La vérité ne serait donc pas sensible. Le sensible, ce qui s’ouvre à la sensibilité, ne serait que le caractère superficiel des choses, instable, faux. Ce qui pourrait percer le monde serait la faculté supérieure de l’humain, la pensée, la raison, le concept. Ce schème de pensée traverse la tradition métaphysique : de Platon à Hegel, une certaine lecture de l’histoire de la philosophie permet de construire le sensible et la sensibilité dans cette position d’infériorité.
Les grands courants du 20e siècle remettent en cause cette hiérarchie. La psychanalyse, avec l’hypothèse de l’inconscient, ébranle le privilège de la conscience et trouble la transparence supposée de l’intelligible. La phénoménologie permet de nuancer la hiérarchie classique du sensible et de l’intelligible : développant son propre commentaire de Descartes, Edmund Husserl redéfinit la question de la conscience en attribuant à la sensibilité un rôle primordial dans le rapport au monde. En France, Maurice Merleau-Ponty peaufinera la théorie de Husserl et transportera le thème de la sensibilité au-delà du problème de la connaissance. Enfin le structuralisme permet de repenser le rapport du sensible et de l’intelligible au-delà d’une opposition simple, comme un principe d’agencement systématique selon les différences.
La philosophie française de l’après-guerre se développe dans l’héritage critique de cette tradition. Dans les écrits de Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Jean-François Lyotard ou Jean-Luc Nancy, le sensible est souvent thématisé dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler la critique du logocentrisme. On pourrait lire ces penseurs comme les défenseurs du sensible contre non seulement l’hégémonie du concept mais aussi l’omniprésence du langage dans la philosophie et les sciences humaines. Le sensible se trouve ainsi réhabilité comme différence ou singularité qui résisterait à la totalisation conceptuelle et à l’abstraction langagière. Il serait le lieu d’une vérité profonde, souvent esthétique, qui ne se laisse pas consommer dans les opérations du logos.
Cependant, cette critique soulève une difficulté qui constituera le fil directeur de ce séminaire. En identifiant le logos au règne du concept, ces philosophies tendent à laisser dans l'ombre une autre de ses dimensions : le logos est aussi ce qui rend possible un monde commun. Chez Aristote, il désigne non seulement la faculté de raisonner et de parler, mais aussi celle de mettre en partage le juste et l'injuste, d'instituer la polis. Dès lors, une question s'impose : que devient le commun lorsque la singularité est érigée en principe de pensée ? La valorisation du sensible contre le concept ne risque-t-elle pas de reconduire une nouvelle forme de métaphysique, dans laquelle la singularité ou la différence sont comme les nouveaux vecteurs de la vérité ? À force de défendre le sensible contre toute forme d'universalité, ces pensées semblent parfois peiner à penser un monde partagé.
C'est à partir de cette difficulté que le séminaire proposera une relecture de plusieurs auteurs contemporains. Si Derrida, Lyotard ou Nancy constituent des moments essentiels de la critique du logocentrisme, d'autres penseurs semblent ouvrir une voie différente. Chez Hannah Arendt, Étienne Balibar, Jacques Rancière ou Barbara Cassin, la remise en cause du logocentrisme ne conduit pas à opposer le sensible au commun, mais à repenser les conditions d'une communauté. Le sensible n'y est plus conçu comme le refuge de la singularité absolue, mais comme ce qui se partage, se traduit, se dispute.
Le séminaire s'organisera ainsi autour de trois axes. Dans un premier temps, il s'agira de reconstruire la généalogie de l'opposition entre sensible et intelligible, et de travailler sur la notion de logos. Dans un deuxième temps, nous étudierons les principales figures françaises de la réhabilitation du sensible afin de nous demander si leur critique du logocentrisme ne conduit pas, paradoxalement, à faire du sensible un nouveau principe métaphysique au détriment du problème du commun. Enfin, nous examinerons des auteurs susceptibles de nous inspirer pour penser un commun sensible qui ne reconduise ni la métaphysique du logos ni celle de la singularité.
Heures d'enseignement
- Philosophie morale et politique - TDTravaux Dirigés12h
- Philosophie morale et politique - CMCours Magistral12h
Bibliographie
Bibliographie indicative
Platon
- Phèdre
- République, VI-VII
Aristote
- Les politiques, I-III
Kant
- La critique de la raison pure
- La critique du jugement
Arendt
- La condition humaine
- Juger
Claude Lévi-Strauss
- La pensée sauvage
- Anthropologie structurale
Jean-François Lyotard
- Leçons sur l’analytique du sublime
- Le différend
Jacques Derrida
- La voix et le phénomène
- De la grammatologie
Barbara Cassin
- Éloge de la traduction
Jacques Rancière
- La mésentente
- Le partage du sensible
- Malaise dans l’esthétique
Etienne Balibar
- La proposition de l’égaliberté
Pierre Dardot, Christian Laval
- Commun